La commission nationale sur
les crimes allemands en 1914 a publié ce qui suit :
De même que Nomeny, la jolie ville de Gerbéviller,
au bord de la Mortagne, a été, dans des conditions effroyables, victime
de la fureur allemande. Le 24 août 1914 , les troupes ennemies s'y
heurtèrent à la résistance héroïque d'une soixantaine de chasseurs à pied,
qui leur infligèrent de grosses pertes. Elles s'en vengèrent directement
sur la population civile. Dès leur entrée dans la ville, en effet, les
allemands se livrèrent aux pires excès, pénétrant dans les habitations
en poussant des hurlements féroces, brûlant les édifices, tuant ou arrêtant
les habitants, et n'épargnant ni les femmes ni les vieillards.
Sur
475 maisons, 20 au plus sont encore habitables. Plus de 100 personnes
ont disparu, 50 au moins ont été massacrées. Les unes ont été conduites
dans les champs pour y être fusillées, les autres ont été assassinées
dans leurs demeures, ou abattues au passage dans les rues, quand elles
essayaient de fuir l'incendie.
36 cadavres ont été identifiés. Ce sont ceux de MM Barthélémy,
Blosse père, Robinet, Chrétien, Rémy, Bourguignon, Perrin, Wuillaume,
Bernasconi, Gauthier, Menu, Simon, Lingenheld père et fils, Benoit, Calais,
Adam, Caille, Lhuillier, Regret, Plaid, âgé de quatorze ans, Leroi, Bazzolo,
Gentil, Dehan (Victor), Dehan (Charles), Dehan fils, Brennewald, Parisse,
Yong, François, secrétaire de mairie ; de Mme Perrot, Courtois, Gauthier
et Guillaume et des demoiselles Perrin et Miquel.Quinze de ces pauvres
gens ont été exécutés au lieu-dit " La Prèle " . Ils ont été enterrés
par leurs concitoyens, le 12 ou le 15 septembre. Presque tous avaient
les mains liées derrière le dos ; quelques uns avaient les yeux bandés
; les pantalons de la plupart étaient déboutonnés et rabattus jusque sur
les pieds.
Le 16 octobre, au lieu-dit " le Haut-de-Vormont ", on
a découvert, enfouis sous 15 ou 20 centimètres de terre, dix cadavres
de civils portant des traces de balles et ayant tous les yeux bandés.
On a trouvé sur l'un d'eux un laissez-passer au nom de Sayer ( Edouard)
de Badonviller. Les neufs autres victimes sont inconnues. On croit que
ce sont des habitants de Badonvillers qui ont été emmenés par les allemands
sur le territoire de Gerbéviller, pour y être fusillés.
Dans les rues et dans les maisons, pendant la journée
de carnage, les scènes les plus tragiques se sont produites. Dans la matinée,
des ennemis pénètrent chez les époux Lingenheld, se saisissent du fils,
âgé de trente-six ans, qui portait le brassard de la Croix-Rouge, lui
lient les mains derrière le dos et le traînent dans la rue où ils le fusillent
; puis ils reviennent chercher le père, un vieillard de soixante-dix ans.
La dame Lingenheld prend alors la fuite. En se sauvant, elle voit son
fils étendu sur le sol. Comme le malheureux remue encore, des allemands
l'arrosent de pétrole, auquel ils mettent le feu, en présence de la mère
terrifiée. Pendant ce temps, on conduit Lingenheld père à " la Prèle ",
où il est exécuté.
Au même moment, des soldats frappent à la porte d'une
maison occupée par le sieur Dehan, sa femme et sa belle-mère, la veuve
Guillaume, âgée de soixant-dix-huit ans. Celle-ci, qui va leur ouvrir,
est fusillée à bout portant et tombe dans les bras de son gendre qui accourt
derrière elle. " Ils m'ont tuée, s'écrit-elle, portez-moi dans le jardin.
" Ses enfants lui obéissent, l'installent au fond du jardin, avec un oreiller
sous la tête et une couverture sur les jambes, puis vont eux-mêmes s'étendre
le long d'un mur pour éviter les projectiles. Au bout d'une heure, quand
la dame Guillaume est morte, sa fille l'enveloppe dans sa couverture et
lui place un mouchoir sur le visage. Presqu'aussitôt, les allemands font
irruption dans le jardin. Ils emmènent Dehan, pour le fusiller à " la
Prèle " et conduisent sa femme sur la route de Fraimbois, où elle trouve
une quarantaine de personnes, principalement des femmes et des enfants,
entre les mains de l'ennemi, et où elle entend un officier d'un grade
élevé crier : " Il faut fusiller ces enfants et ces femmes. Tout cela
doit disparaître ". La menace ne fut pourtant pas suivie d'effet. Rendue
le lendemain à la liberté, Mme Dehan put rentrer à Gerbéviller vingt et
un jours plus tard. Elle est convaincue, et tous ceux qui ont vu le cadavre
partagent cette opinion, que le corps de sa mère a été profané. Elle l'a,
en effet, retrouvé étendu sur le dos, les jupes relevées, les jambes écartées
et le ventre ouvert.
A l'arrivée des allemands, le sieur Perrin et ses deux
filles, Louise et Eugénie, étaient allés se réfugier dans leur écurie. Des soldats y pénétrèrent et l'un d'eux, apercevant la jeune Louise,
lui tire à bout portant un coup de fusil à la tête. Eugénie
parvient à s'échapper, mais son père est arrêté dans sa fuite, placé parmi
les victimes qu'on conduit à " la Prèle " et fusillé avec elles.
Le sieur Yong, qui sort pour mettre son cheval au manège,
est abattu devant chez lui. Les allemands, dans leur fureur, tuent le
cheval après le maître et mettent le feu à la maison. D'autres soulèvent
la trappe d'une cave dans laquelle se sont cachées plusieurs personnes
et tirent des coups de fusil dans la direction de celles-ci . La dame
Denis Bernard et le jeune Parmentier, âgé de sept ans, sont blessés.
Vers 5 heures du soir, la dame Rozier a entendu une
voix suppliante crier : " Pitié ! Pitié ! ". Ces cris venaient de l'une
des deux granges voisines, appartenant aux sieurs Poinsard et Barbier.
Or, un individu qui servait d'interprète aux allemands a déclaré à une
dame Thiébaut, que ceux-ci s'étaient vantés d'avoir brûlé vif, dans l'une
de ces granges, un père de famille de cinq enfants, malgré ses supplications
et ses appels à leur pitié. Cette déclaration est d'autant plus impressionnante
qu'on a trouvé dans la grange Poinsard les débris d'un corps humain carbonisé.
A
côté de ce carnage, d'innombrables actes de violence ont été commis. La
femme d'un mobilisé ; la dame X…, a été violée par un soldat, dans le
corridor de ses parents, tandis que sa mère, sous la menace d'une baïonnette,
était obligée de se sauver. Le 29 août, la Supérieure de l'Hospice, Sœur
Julie, dont le dévouement a été admirable, s'étant transportée à l'église
paroissiale pour se rendre compte, avec un prêtre mobilisé, de l'état
intérieur de l'édifice, constata que la porte en acier du tabernacle avait
été l'objet d'une tentative d'effraction. Les allemands, pour parvenir
à s'emparer du ciboire, avaient tiré des coups de fusil autour de la serrure.
La porte était traversée en plusieurs endroits et le passage des balles
y avait formé des trous presque symétriques, ce qui prouvait qu'on avait
tiré à bout portant. Quand la religieuse l'ouvrit, elle trouva le ciboire
perforé. Les excès et les crimes qui ont été commis à Gerbéviller sont
principalement l'œuvre des Bavarois. Les troupes qui s'y sont livrées
étaient sous le commandement du général Clauss, dont la brutalité nous
a été signalée ailleurs.
Le récit de toutes ces horreurs de Gerbéviller et de
Nomeny a été publié en deux volumes qui eurent un succès considérable
:
1° Emile Badel : Gerbéviller-la-Martyre, documentaire,
historique, anecdotique, avec préface de M. Léon Mirman. Nancy, Rigot,
1916. Un beau volume in-8° de 112 pages avec de nombreuses illustrations.
2° André Viriot : Les Cités Martyres de Lorraine.
Les allemands à Nomeny (août 1914) avec préface de M. Louis Marin. Nancy.
Rigot. Un volume in-8° de 90 pages avec illustrations.
Le texte ci-dessus est tiré du Livre
d'Or du Souvenir Français. |